Vous n’avez encore rien vu d’Alain Resnais

Pour un premier post sur le site, il aurait été préférable peut-être de parler d’une pièce de théâtre mais, vu que je vais parler du film de Resnais, je suis à moitié pardonné. Parler d’un film ici pourrait porter à confusion mais ce film mène lui aussi à la confusion, confusion de l’esprit, confusion des genres.
Resnais nous emmène entre trois eaux et on ne sait plus dans laquelle on a envie d’être emporté. Resnais crée un tourbillon et comme les acteurs devant l’écran de leur ami défunt, nous voilà emmené entre deux mondes et notre cœur chavire. Où aller ? Rester dans la salle à picorer des pop-corns ou des michokos, ou monter sur scène avec les comédiens qui sont sur scène dans une salle de projection ?

Beaucoup d’apprentis comédiens ne vont pas assez au théâtre selon moi, mais s’ils ont vu le film, ils seront pardonnés. Certes ni cour ni jardin, mais du théâtre pour de vrai quand même. Pour un peu on penserait que le rideau manque, c’est à peu près tout ce que Resnais a laissé sur une autre scène. A ceux qui pensent que l’émotion ne passe qu’au théâtre, je dis ici que le cinéma parfois touche à cette même émotion et nous la fait ressentir comme si nous étions les yeux rivés sur des planches.

Comme si ça ne suffisait pas, la projection noir et blanc dans un monde qui semble apocalyptique nous transporte dans un troisième ailleurs, comme si nous n’étions pas assez perturbés. Resnais voulait-il nous égarer, nous entrainer dans une troisième dimension ? Pour moi, ça a marché, je ne savais plus où donner de la tête, trop occupé à dévorer un peu de ces trois mondes parallèles.

Coup de maître de vouloir rendre hommage à Anouilh, coup de maître de le faire trois fois en même temps. Les Eurydice sont plus intenses les unes que les autres, les Orphée plus cruels. Chacun des personnages évolue sous le regard de ses doubles et semble prêt à venir en aide à celui-ci au cas où il flancherait. Même à trois, les Eurydice n’arrivent pas à sortir des griffes de trois Orphée, décidément intraitables. Tous les autres personnages prennent encore plus de force et eux aussi, tellement bien interprétés, n’en trouvent que plus de relief.

Surtout, ce film permet de faire son choix quant à l’interprétation et c’est peut-être une des clés de sa réussite. On trouve forcément des personnages auxquels s’identifier. On choisit ce qu’on veut, réaliste ou non, c’est selon notre humeur. Je me dis que je devrais aller le voir trois fois sinon, « je n’aurais encore rien vu. »