Hyènes de Christian Siméon – Avignon 2016

Hyènes Arnaud AldigéThéodore-Frédéric Benoît est seul ce soir dans sa cellule. Dernière nuit avant l’échafaud. Dernière plaidoirie qui balance entre « coupable » et « non coupable ».

La pièce de Christian Siméon est inspirée de faits réels, Théodore-Frédéric Benoît ayant été guillotiné le 30 août 1832 pour le meurtre de sa mère et de son amant. Thierry Falvisaner, après avoir monté le magistral Les Eaux lourdes, retrouve ici Arnaud Aldigé (émouvant Yann dans Les Eaux lourdes) qui interprète le condamné. « Hyènes, ce doit être un coup de poing… » nous dit-il dans sa note d’intention. Et c’est effectivement un coup de poing théâtral que l’on reçoit. Dans son grand costume rouge presque trop grand pour lui, Arnaud Aldigé nous emmène dans la folie désespéré de la dernière nuit de cet homme presque déjà mort puisqu’ayant rendez-vous avec la guillotine au petit matin. Il prête son regard d’enfant innocent et sa voix douce à cet homme, nous balançant tour à tour des cris d’innocence et des revendications de meurtre. Avec toujours, l’envie de vivre, l’envie d’être en relation avec d’autres êtres humains, de faire entendre sa voix. Alors il nous parle, nous interpelle, nous prend à témoins.

Cette pièce nous (re)pose la question de la peine de mort : cet homme, qu’il soit coupable ou innocent, va mourir, et nous, spectateurs, sommes impuissants face à cela. J’ai pensé aux couloirs de la mort aux Etats Unis, aux combats de certains détenus (noirs majoritairement) qui se battent pour faire réviser leurs procès. Théodore-Frédéric Benoît paie-t-il, lui, pour son homosexualité ? C’est un des autres thèmes forts de ce texte. A une époque où l’homosexualité était considérée comme un vice, un crime, une anomalie, on ne peut s’empêcher de se demander si la condamnation de ce jeune homme sans preuves directes, simplement à partir d’un faisceaux d’indices indiquant un mobile possible, n’est pas directement liée à son orientation sexuelle, dans un milieu et une petite ville bourgeois et « bien pensants ».

« A quoi bon être digne pour cautionner vos meurtres légaux à venir. Je veux vous faire mal vous rendre malades de honte et pour vous sortir de votre hébétude d’animaux de bas, lorsqu’ils me pousseront vers la machine, je hurlerai. Je vais hurler mon innocence même si je suis coupable, alors que je suis innocent et je ne tricherai pas, j’aurais bien trop peur, je vais me rouler par terre et je penserai à toi. »

« et je penserai à toi »
« et je penserai à toi »
« et je penserai à toi »
« et je penserai à toi »
« et je penserai à toi »
« et je penserai à toi »
« et je penserai à toi »

J’ai parfois aussi eu l’impression de trouver en Théodore-Frédéric un autre Yann (fils de Médée dans Les Eaux lourdes), qui serait, lui, passé à l’acte et aurait tué sa mère. En tous cas, il y a de la filiation, du passage de relais dans ce choix de ce même comédien, dans l’invitation aussi de Michel Fau dans le rôle-voix du procureur (accusateur après avoir incarné l’accusé en 1998). On pense aussi bien sûr au Dernier jour d’un condamné, de Hugo, texte contemporain de l’affaire Théodore-Frédéric Benoît (« Oh l’horrible peuple avec ses cris de hyène ! »).

Entre l’écriture de Christian Siméon, la mise en scène de Thierry Falvisaner, la voix de Michel Fau et le jeu d’Arnaud Aldigé, que du bon dans ce spectacle, tous les soirs à 20h30 au théâtre du centre.